APPRENDRE À VIVRE AVEC LES FANTÔMES


JOURNEE D’ETUDE dans le cadre de l’EDESTA / 30 novembre 2018

« Apprendre à vivre avec les fantômes[1] » ; L’appropriation à l’épreuve du livre

Si le geste de l’appropriation se caractérise essentiellement par l’opération qui consiste à arracher un fragment – texte ou image – à son lieu d’origine pour lui donner place dans un nouveau contexte, inédit et sans lien immédiat aavec le premier, c’est dans le déplacement de l’un à l’autre que l’on pourra mesurer son effectivité, sa justesse. Or cette opération ne va pas de soi. Comme le remarque Jan Verwoert à ce sujet, « quand on convoque un spectre, il ne se contentera pas d’être inspecté, il faudra des négociations actives[2] pour accommoder le fantôme et diriger ses actions, ou du moins les retenir. »[3]

Quelles formes ces négociations peuvent-elles prendre ? Réactivent-elles au moyen d’un subtil dialogue avec lui quelque chose du contexte initial, ou, comme on a pu le soutenir, ne font-elles que présenter des fragments privés du sens que celui-ci leur conférait – espèces d’âmes errantes vouées dès lors à satisfaire un plaisir fétichiste qui tourne à vide[4] ?

Cette journée d’étude se propose d’aborder ces questions à partir de l’examen de cas particuliers issus du champ éditorial, pour autant que le livre, véhicule à la fois du texte et de l’image, constitue pour la pratique de l’appropriation un support privilégié.

 

Date : Vendredi 30 novembre 2018 – 9h30 /17h

Lieu : Bibliothèque de l’Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis, salle de conférence 

Direction scientifique : Catherine Perret, professeure des universités en théorie et histoire des arts modernes et contemporains (UFR Arts, philosophie, esthétique de l’Université Paris 8 Saint-Denis)

Conception et organisation : Benoît Grimbert, doctorant (EDESTA - Laboratoire Arts des images et art contemporain / AI-AC)

Modérateur : Damien Airault, commissaire d’exposition, doctorant (EDESTA - Laboratoire Arts des images et art contemporain / AI-AC)

 

Intervenants :

– Thorsten Baensch, artiste-éditeur (Bartleby & Co., Bruxelles) ;

– Paula Cohen, artiste ;

– Rika Colpaert, collaboratrice scientifique au département Développements des collections contemporaines à la Bibliothèque royale de Belgique ;

– Corinne Diserens, curator ;

– Benoît Grimbert, artiste, doctorant (EDESTA, laboratoire AI-AC).

 

Programme détaillé

9h30 – Introduction : Damien Airault / Benoit Grimbert 

10h – Paula Cohen, artiste

Ecrire Moby Dick ; la copie comme échelle de mesure
Commencer par une règle du jeu : copier Moby Dick chaque jour, se confronter au texte et à l’animal pendant quelques minutes, le plus souvent possible. Mot après mot, chapitre après chapitre, sentir monter l’excitation des grands récits de mer qui retombe le lendemain contaminée par l’oisiveté de l’équipage, tourner une page quand on arrive au bout, s’ennuyer un peu parfois avant d’être propulsé de nouveau dans l’univers trépidant des baleiniers du XIXe siècle.
Le protocole répété au quotidien imprime le temps écoulé dans la page et enregistre les erreurs et les écarts faits par rapport au roman de Melville. La copie devient un instrument de mesure, rendant illisible le texte pour essayer d’en faire émerger autre chose : se détacher de la narration pour tenter de pénétrer dans l’expérience subjective de lecture.

10h45 – Rika Colpaert, collaboratrice scientifique au département Développements des collections contemporaines à la Bibliothèque royale de Belgique

Communication à préciser

11h30 – Benoit Grimbert, artiste, doctorant (EDESTA, laboratoire AI-AC)

Parce qu’en dépit de son caractère d’empreinte la photographie n’induit pas une transparence à son référent, qu’en elle-même elle constitue donc, comme l’a souligné Allan Sekula, un « énoncé incomplet », sa signification procède très largement du contexte dans lequel elle apparaît.De ce point de vue, tout texte ou document venant dialoguer avec elle devient potentiellement susceptible d’en éclaircir le sens, d’en livrer la clé. J’illustrerai ce propos à travers une sélection de cas précis d’appropriations issus de trois ouvrages personnels, consacrés à des figures de la scène musicale « pop » et expérimentale des années 1970-1980 : Ian Curtis, David Bowie et Nico.

12h30 – Pause

14h00 – Corinne Diserens, curator

 

A partir de formes éditoriales, appropriatives et séquentielles, il sera question, d’une part, d’explorer comment certains gestes artistiques et anti-archivistiques désignent ce qui risque de rester invisible et maintiennent en vie l’imaginaire collectif d’images qui, en produisant des malentendus, acquièrent un statut ambigu autant que fragile et, d’autre part, de se pencher sur les implications de l’acte d’archiver des documents visuels, le pouvoir de légitimation, la bureaucratie institutionnelle et la « justice picturale ».

14h45 – Thorsten Baensch, artiste-éditeur

The art of copying or Aneignung als Methode

“Copying is the duplication of information or an artefact based only on an instance of that information or artefact, and not using the process that originally generated it. With analogue forms of information, copying is only possible to a limited degree of accuracy, which depends on the quality of the equipment used and the skill of the operator. There is some inevitable generation loss, deterioration and accumulation of "noise" (random small changes, not sound) from original to copy, when copies are made. This deterioration accumulates with each generation. With digital forms of information, copying is perfect. Copy and paste is frequently used for information a computer user selects and copies to an area he or she wishes.” (Wikipedia, August 2018) 

La méthode de l’appropriation trouve son écho dans un grand nombre des éditions-livres que j’ai publiés sous le toit de Bartleby & Co. depuis 1995. Le nom même de la « maison d’édition » est un hommage - une citation - et ainsi une sorte de Aneignung d’un texte du 19e siècle.

Pendant la journée d’étude je présente 5 éditions pour discuter concrètement des différents degrés d’appropriation, et je vais parler du processus de collaboration et du remixage nécessaire pour faire une nouvelle œuvre :

Thrice / Bartleby, The Scrivener / Kosty, the ghost-writer

 Herman Melville

En collaboration avec Richard Kostelanetz

 Bartleby & Co. 2009 / 44 ex.

97 x P.O.S.T. aus dem Dead Letter Office

 Christoph Coburger, Philip Schaufelberger, Anna Trauffer

 Bartleby & Co. 2014 / 101 ex.

Les Statues de Bruxelles / A remix / livre trouvé, textes perdus

 Marcel Broodthaers, Julien Coulommier,

En collaboration avec Lucas Roman

 Bartleby & Co. 2015 / 33 ex.

Puns / Wortspiele

 Awful Twain’s German / Die Schrecken der deutschen Sprache

 Mark Twain, Eduard Engel

 En collaboration avec Richard Kostelanetz

 Bartleby & Co. 2018 / 25 ex.

L.O.S.T. CATS CHATS DOGS CHIENS & CO.

 Thorsten Baensch, Caroline Balon, Vincen Beeckman,

 Tatsuya Inuikawa, Antonio Jiménez Saiz, Sophie Soukias

 et Comte de Buffon, François Guillaume Lardy et Colette Willy

 Bartleby & Co. 2018 / 10 + 5 ex.                                                                                                                 

15h30 – Bilan / Questions du public – Modération : Damien Airault



[1]Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p.15 (cité par Jan Verwoert, Art & Research, Volume 1, N°2, Eté 2007.

[2]Nous soulignons.

[3]Ibid.

[4]Ainsi notamment de Douglas Crimp.