ANTONIONI ET APRÈS ?


"Un film avec un début mais peut-être sans fin. Je me suis souvent demandé s’il fallait toujours donner une fin aux histoires, qu’elles soient littéraires, théâtrales ou cinématographiques. Fermée sur elle-même une histoire risque de mourir si on ne donne pas une autre dimension, si on ne laisse pas son temps propre se prolonger dans le temps extérieur, là où nous sommes, nous les protagonistes de toutes les histoires. Où rien n’a de fin." 
Michelangelo Antonioni

À l’occasion des dix ans de la mort de Michelangelo Antonioni (le 30 juillet 2017), ce colloque se propose d’interroger la postérité du cinéaste. Une décennie après sa disparition et treize ans après son dernier film (Le Périlleux Enchaînement des choses), comment Antonioni est-il encore présent dans la création artistique et dans la réflexion critique, théorique et universitaire aujourd’hui ?

Avec la mort de son auteur, cette œuvre globale que l’on estime aujourd’hui « complète », « close », devient un objet fini, manipulable à l’envi sans « risque » qu’un nouveau projet ne vienne bousculer le choix de compréhension et d’appréhension opéré. La clôture de l’œuvre relance le grand jeu du classement, de l’interprétation et de la justification de la notion d’auteur. Comment l’œuvre résiste-t-elle à une fixité imposée par la mort de ce cinéaste du frémissement, de la métamorphose, des glissements et des lignes de fuite ? Le souhait d’Antonioni de réaliser des films « avec un début mais peut-être sans fin » peut-il s’appliquer à sa propre œuvre complète à laquelle sa mort apporte, en apparence, une fin ?

Des bribes de réponses émergent sans doute des nombreux artistes contemporains qui revendiquent le travail de Michelangelo Antonioni comme source d’inspiration parfois particulièrement directe (distorted eclisse ǀ model for a video sculpture [after m. antonioni], Peter Welz, installation, 2011 ; Postscript/Profession reporter, Pierre Bismuth, 1996) ou plus implicite (l’œuvre photographique de Lewis Baltz, par exemple), prolongeant alors l’œuvre au-delà de son auteur mais surtout en dehors de l’art cinématographique. Cette réappropriation libre des films comme objets malléables questionne la construction de ce que l’on nomme – faute peut-être de terme plus spécifique – la postérité de Michelangelo Antonioni. Qui dessine la postérité d’un artiste ? Que retenir d’une œuvre et d’un artiste (premier distinguo) pour déceler dans d’autres œuvres cette postérité ? L’auteur doit-il se revendiquer de cet artiste ? L’œuvre d’Antonioni, ses propositions esthétiques et théoriques sont-elles, comme le note Jacques Aumont, un passage nécessaire, un apprentissage de l’œil du spectateur et du théoricien d’aujourd’hui qui peuvent alors « voir Hou Hsiao-hsien, ou même Tsai Ming-liang » ? Comment les œuvres récentes, cinématographiques ou non, permettent-elles à leur tour de renouveler le regard posé sur la création de Michelangelo Antonioni ? La reprise – en termes restant à définir – de l’œuvre d’Antonioni lui permet-elle de conserver le souffle, la vibration, l’incertitude qui étaient intrinsèquement les siennes du vivant de son auteur ?

Ce colloque souhaite opérer un décalage sur cette œuvre trop souvent figée dans une analyse univoque et consensuelle en invitant par exemple des regards nouveaux (théoriciens du cinéma ou des autres arts, mais aussi historiens, écrivains, artistes…) à se poser sur un matériau peu exploité d’une œuvre pourtant très analysée : scènes laissées de côté, écrits (critiques et nouvelles), tableaux.

À l’encontre peut-être de thèses telles que l’incommunicabilité répétées machinalement depuis les années soixante, ne faut-il pas proposer d’autres moyens d’entrer dans l’œuvre, d’autres thèmes ? Qu’en est-il de la violence que Raymond Bellour soupçonne dans les films du cinéaste ? Où se cache l’érotisme explicite des derniers films dans les premières œuvres ? L’esthétisme léché de certaines images devenues représentatives de l’œuvre n’est-il pas mis à mal par une forme de vulgarité criarde de certains plans d’Identification d’une femme ? Quel rapport Antonioni, trop rapidement étiqueté « cinéaste de la bourgeoisie », entretient-il avec la culture populaire ?

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DANSER / RESISTER

Le 11 janvier 2018 à 19h, une table ronde est organisée dans la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville en présence de Nadia Vadori-Gauthier et de l’éditrice Marianne Théry et des auteurs Éric Bonnet, Flore Garcin-Marrou, Barbara Glowczewski, Roland Huesca, Katia Légeret etMarie-Luce Liberge.

La jauge étant limitée et les règles de sécurité d’accès au lieu très réglementées, il est nécessaire d’être sur liste pour accèder à cet événement. Pour garantir votre place, nous vous conseillons de réserver en suivant ce lien.

Ce livre est publié par les Éditions Textuel, avec le soutien du CNL (Librairie de la Danse), Paris Réseau Danse et Mains d’Œuvres

216 pages / 18 x 24 cm / 35€

Parution 3 janvier 2018

« Danser, résister ; répondre à la stupeur par un geste, sortir au lieu de se terrer ; opposer la vie à la mort ; initier un mouvement pour ne pas céder à la peur où à la pétrification ; danser comme on manifeste, pour œuvrer à une poésie vivante, pour agir, par le sensible, contre la violence de certains aspects du monde, est une réponse possible, infinitésimale, à la barbarie.
L’art peut-il changer le monde ? La danse peut-elle contribuer à modifier nos regards
et nos modes d’entrée en relation, les uns avec les autres ? »

Nadia Vadori-Gauthier

 

En janvier 2015, suite à l’attentat à Charlie Hebdo[1], Nadia Vadori-Gauthier, danseuse et chercheuse en art, s’est engagée dans un acte de résistance poétique : Une minute de danse par jour[2]. Ce geste quotidien de performance consiste dès lors à danser, pendant une minute et quelque, chaque jour, où qu’elle soit, à filmer cette danse et à la poster en ligne le jour même. Ce projet a été acté au jour le jour, par les danses qui ont eu lieu de façon effective et qui, sur Internet, se diffusent en dehors du contexte dans lequel elles ont surgi. L’ensemble constitue une œuvre à laquelle l’artiste a consacré 1001 jours consécutifs, en connexion au monde qui l’entoure.

L’édition d’un ouvrage qui rassemble le cœur de cette œuvre nous paraît nécessaire afin de donner de la visibilité à ces champs de recherche en articulant l’acte de résistance artistique à la part théorique dont il est indissociable. Car la résistance par le sensible et la création peut être accessible à tous et jouer un rôle dans l’époque de transition et de violence que nous traversons.

Nous avons demandé à chercheurs spécialistes de ces questions d’articuler, à travers leurs analyses, les champs de l’art, de l’histoire de l’art, de la danse-performance, de la résistance, de la philosophie et de l’anthropologie. Ils portent, à travers ces textes théoriques inédits sur le thème de la danse et la résistance, un regard sur ce projet exceptionnel afin que les perspectives qu’il ouvre et les questionnements qu’il implique puissent se partager et se diffuser. Éric Bonnet, spécialiste de l’image, s’attache à la dimension collective et furtive du corps dans l’espace public ; Flore Garcin-Marrou, philosophe spécialiste de performance et de questions écosophiques, énonce un corps micropolitique vecteur d’une pensée vivante ; Barbara Glowcewski, anthropologue, aborde les questions de la danse comme révélateur de l’environnement et de l’invisibilisation de soi-même en relation avec le monde rendu visible par ce procédé-même ; Roland Huesca, expert en danse et histoire de la résistance en danse, développe les axes de résonance, de partage du sensible et de micro-utopies comme armes face à l’anesthésie, la peur et la tentation de l’oubli ; Katia Légeret, spécialiste de la transculturalité, de recherche-création et de médiation, s’intéresse aux normes ainsi repensées par cet acte de questionnements des frontières ; Marie-Luce Liberge, dont les recherches s’articulent autour de questions du rire et de la résistance, analyse la violence et les moyens de s’y confronter par cette danse relationnelle ; Nadia Vadori-Gauthier détaille les moyens et concepts qu’elle met en œuvre, établissant des liens à des références artistiques et philosophiques. Elle nous livre l’expérience de cette traversée sensible du réel. Elle donne par ailleurs un « mode d’emploi » d’une minute de danse. Tous apportent ainsi un regard éclairant sur la question de la danse et de la résistance microlitique à travers ce projet unique, et plus largement de l’art comme voie possible de réponse face à ce qui n’a pas de mots. Autant de regards inédits sur ce projet qui permettent de présenter la résistance comme un devenir-résistance au quotidien. Car il ne s’agit pas ici de résistance frontale, mais de comprendre les moyens et perspectives d’une résistance micropolitique, moléculaire qui implique une expérimentation au quotidien.



[1] L’attentat contre Charlie Hebdo est une attaque terroriste islamiste perpétrée contre le journal satirique Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à Paris.